Fukushima – Arnie Gundersen – Que savaient-ils, et depuis quand ?

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Depuis le début de la catastrophe, Tepco et le gouvernement japonais cachent des informations importantes pour éviter l’effondrement de l’industrie nucléaire mondiale. Les melt-throughs ont été cachés, la fuite de 300 m3/j d’eau radioactive dans la mer aussi. Mais ce que dévoile Arnie Gundersen dans cet exposé va bien au-delà de ce qu’on peut imaginer. D’une part, l’histoire démontre que des tsunamis beaucoup plus importants avaient déjà eu lieu durant le siècle précédent, et malgré cela, une digue ridicule a été construite. Pire, la population japonaise a été soumise à un nuage radioactif à cause du grave défaut de confinement des réacteurs Mark 1 : des aérosols radioactifs ont été libérés jusqu’à atteindre Tokyo. Ce défaut était connu par les ingénieurs depuis les années 70. Or, rien n’a été fait pour contrer ces vices. La catastrophe nucléaire était donc inévitable.

Symposium de New York, 11 mars 2013

Les conséquences médicales et écologiques de l’accident nucléaire de Fukushima

Que savaient-ils, et depuis quand ?

par Arnie Gundersen

ingénieur nucléaire, Fairewinds Associates

Bonjour, merci beaucoup d’être venus. J’aimerais remercier tout spécialement Helen Caldicott, la Fondation Caldicott et Médecins pour une Responsabilité Sociale de sponsoriser la rencontre d’aujourd’hui. Et pour ceux d’entre vous en ligne de par le monde, merci de nous écouter, pratiquement à minuit au Japon.

Un diaporama identique à celui que je vais vous montrer est en téléchargement sur le site web de Fairewinds pour ceux d’entre vous qui ne sont pas parmi nous et si vous voulez le récupérer, allez chez Fairewinds. Et il y a aussi une discussion Twitter en cours comme nous le disions plus tôt, et aussi chez Fairewinds sur Twitter.

OK, attachons nos ceintures et commençons.

Je voulais vous parler aujourd’hui de quand les gens savaient qu’il y avait des problèmes à Fukushima Daiichi, à la fois dans les décennies qui ont précédé l’accident, puis immédiatement après l’accident. Mais avant cela, il y a des centaines de personnes à Fukushima Daiichi et Daini que je voudrais reconnaître comme mes héros personnels. ça a été un accident, une tragédie, causée par l’échec de la  technologie. Mais ce qui a sauvé la situation, ça a été le courage humain.

Nous avons donc ici un exemple de courage triomphant d’échecs de la technologie, grâce à plusieurs centaines de personnes qui ont tout risqué pour sauver le Japon et pour sauver le monde, et je suis en admiration devant ce qu’ils ont fait.

Les séquences : Dans les deux premières sections j’aimerais parler de ce qui s’est passé en 1965. Qu’est-ce que l’on savait, avant même que cette centrale ne démarre ? Les deux planches suivantes sont ce que l’on sait maintenant après l’accident.

Arnie Gundersen - Que savaient-ils, et depuis quand ? (1)

L’accident de Fukushima a été fabriqué en Amérique. Le réacteur a été conçu par General Electric et construit par une entreprise nommée Ebasco. J’avais l’habitude d’aller dans les bureaux d’Ebasco ici même à Manhattan quand j’étais ingénieur à l’unité 1 de Millstone, qui est pratiquement identique à l’unité 1 de Fukushima Daiichi. Elle a été agréée par la Commission à l’Énergie Atomique qui était alors dans les années 60 l’autorité ultime d’accréditation nucléaire dans le monde – c’est du moins ce que nous pensions.

Ça n’est pas simplement un problème de Daiichi. Il y a 22 autres centrales similaires aux États-Unis. Et les centrales aux États-Unis sont par certains côtés bien pires, car il y a bien plus de combustible usagé dans les piscines qu’à Daiichi.

Arnie Gundersen - Que savaient-ils, et depuis quand ? (1)

Les ingénieurs de General Electric et d’Ebasco ont commis 6 erreurs critiques en 1965 qui devaient mener le Japon à la ruine en 2011. Les 5 premières erreurs critiques tournent toutes autour du problème de ne pas vraiment comprendre la puissance d’un tsunami.

Arnie Gundersen - Que savaient-ils, et depuis quand ? (1)

Ils ont réduit la hauteur de la falaise où la centrale a été construite.

Ils ont fait un mur anti-tsunami bas.

Les diesels ont été placés en sous-sols.

Les pompes d’urgence, appelées pompes de service, ont été placées dans un endroit où elles se sont retrouvées sous l’eau.

Et pour finir les réservoirs des diesels ont été placés de telle manière qu’ils ont aussi été inondés.

C’était des ingénieurs basés ici à New York qui n’ont simplement pas compris la puissance d’un tsunami. Le dernier problème du confinement Mark 1 est un peu plus vaste et j’y viendrai aussi.

Arnie Gundersen - Que savaient-ils, et depuis quand ? (1)

C’est une photo de la falaise de Fukushima Daiichi en 1960 : elle faisait environ 115 pieds de haut [~35 m]. Les ingénieurs de GE et Ebasco l’ont arasée jusqu’à 10 mètres, c’est donc une falaise de 30 pieds.

Arnie Gundersen - Que savaient-ils, et depuis quand ? (1)

C’est une photo après la construction de Daiichi. Ces zones ici et ici sont à 35 mètres. La zone le long de la côte est à 10 mètres et c’est une route d’accès taillée dans la terre pour avoir la centrale plus près de l’eau.

Arnie Gundersen - Que savaient-ils, et depuis quand ? (1)

Tsunami est un mot Japonais venant de tsu qui signifie port et nami qui veut dire vagues. L’océan entier s’élève, et si vous êtes dans un bateau, vous ne savez pas que c’est un tsunami, car tout l’océan monte. Sauf quand il frappe un port, il devient alors terrifiant. Il se déplace à une vitesse proche de celle du son.

Les ingénieurs savaient pour les tsunamis, et j’ai pensé revenir 100 ans en arrière dans l’histoire du Japon pour voir ceux qui avaient frappé la côte Pacifique du Japon.

En 1896 il y a eu un tsunami de 40 mètres.

Arnie Gundersen - Que savaient-ils, et depuis quand ? (1)

En 1923 il y en a eu un de 13 mètres.

En 1933 il y en a eu un de 28 mètres. Il détenait le record du nombre de victimes avant le tsunami de Daiichi. En 1944 il y a eu un 12 mètres, en 46 un autre 12 mètres. En 54 et 55, 10 ans avant que Fukushima Daiichi ne soit conçu, il y a eu 3 tsunamis, tous de plus de 13 mètres.

Arnie Gundersen - Que savaient-ils, et depuis quand ? (1)

Le tsunami qui a frappé Fukushima Daiichi en 2011 était juste un tsunami modéré comparé à l’historique du siècle précédant. Mais face à cette histoire, le mur anti-tsunami a été construit à 4 mètres par les ingénieurs Américains, et par la suite relevé à 5,7 mètres.

Arnie Gundersen - Que savaient-ils, et depuis quand ? (1)

De plus, les générateurs diesel ont été placés en sous-sol.

Les diesels peuvent être situés au sous-sol, mais vous devez pouvoir les mettre dans une sorte de conteneur étanche, ce qui n’a pas été le cas.

Il est important de savoir que General Electric a construit cette première douzaine de réacteurs Mark 1, sous la forme d’un “contrat clé en main”

Ils ont pris 60 millions de dollars pour construire ces centrales et y ont laissé leur chemise. Je le sais car j’ai travaillé sur l’un des ces réacteurs “clé en main” – Millstone 1 – à peu près au même moment. Donc il y avait beaucoup de pression économique sur General Electric pour maintenir les coûts bas car ils perdaient des sommes d’argent dramatiques sur la douzaine de réacteurs qu’ils ont construits selon cette formule clé en main.

Arnie Gundersen - Que savaient-ils, et depuis quand ? (1)

De plus, les pompes à eau de service devaient être au niveau de l’eau, mais elles ont été conçues de telle manière qu’en cas de tsunami, elles auraient été inondées.

Donc peu importe que les diesels soient au sous-sol. Si les diesels avaient été en haut de l’Empire State Building, nous aurions eu le même problème, car les pompes de refroidissement de ces diesels auraient été inondées.

Arnie Gundersen - Que savaient-ils, et depuis quand ? (1)

De plus les réservoirs de carburant pour ces diesels étaient aussi en zone inondable. De nouveau, ce n’est pas le fait que les diesels soient inondés; c’est à propos d’ingénieurs ici dans la ville de New York, des ingénieurs de GE et Ebasco, qui n’ont pas apprécié la magnitude d’un tsunami.

Arnie Gundersen - Que savaient-ils, et depuis quand ? (1)

Voici un exemple. Voici la hauteur de la digue et bien sûr les pompes ont été totalement inondées. Le site était à 10 mètres, mais il y a eu 4 mètres d’eau en plus de cela. C’est une inondation de 12 pieds au dessus de la Terre-Mère. Ça arrivait pratiquement au bas de la salle de contrôle, voilà combien il y avait d’eau sur le site après le tsunami.

Maintenant il y a eu quelques problèmes politiques également.

General Electric, dont la devise dans les années 60 était “Notre plus important produit est le progrès”, a dit en 1961 : “Nous allons imposer ce truc nucléaire”.

Leur président est cité disant cela, et ils l’ont imposé. Ils ont rencontré le Comité Consultatif sur la Sécurisation des Réacteurs qui est en théorie un organisme indépendant conçu pour protéger les Américains dans ce cas, mais les décideurs ont été amenés à se conformer au design prévu pour le Japon également. Et le Dr. David Okrent qui était dans le Comité Consultatif a dit en substance que General Electric les a menacés de quitter le marché à moins que le Comité Consultatif ne continue avec ce modèle Mark 1. Des scientifiques aux États Unis, en 1965, on reconnu que ce modèle Mark 1 présentait des défauts, et comme l’a dit le Dr. Okrent, “Je pense que c’était une sorte de menace”.

Glenn Seaborg était alors le président du comité consultatif – on a en fait donné son nom à un atome, un élément “Seaborgium” porte son nom, c’est un poids lourd dans l’industrie nucléaire – et il a dit “Je ne pense pas que nous avions le pouvoir de les arrêter”. Maintenant réfléchissez à cela : c’était le gouvernement des États-Unis qui n’avait pas le pouvoir d’arrêter le concept défectueux de GE en 1966 !

Juste au moment où l’unité de Daiichi démarrait en 1972, il  y a eu un échange de courriers fameux avec un responsable scientifique chez GE nommé Joseph Hendrie. Et M. Hendrie disait qu’il avait de sérieux doutes sur la conception de Daiichi, le confinement Mark 1. Mais comme je l’ai finalement souligné, il dit qu’il estimait qu’ils devraient être éliminés. Mais éliminer ce modèle Mark 1, je cite : “cela pourrait bien signifier la fin de l’énergie nucléaire, en créant plus de remous que je ne pourrais en supporter”.

Donc les remous qu’il a choisi d’éviter en 1972 sont devenus les troubles que Fukushima Daiichi a connus 40 ans plus tard.

Arnie Gundersen - Que savaient-ils, et depuis quand ? (1)

Donc quand cette centrale a démarré – une conception “made in America” – c’était Fukushima Daiichi 1, les unités 2, 3 et 4 n’étaient pas encore construites. Fukushima Daiichi 1 a été construite par General Electric et Ebasco dans le projet clé en main,

Il n’y avait pas d’ingénierie Japonaise à Fukushima Daiichi 1, tous les problèmes que Daiichi allait affronter 40 ans après étaient en place. En substance, la mèche a été allumée à Fukushima Daiichi en 1970 et ça a explosé en 2011.

Arnie Gundersen - Que savaient-ils, et depuis quand ? (1)

Si l’on fait une avance rapide de 40 ans, voici le site terminé juste avant l’accident,

et voici le tsunami frappant la centrale. Le terrain est descendu d’un mètre – 3 pieds – après le séisme. Le tsunami faisait 15 mètres de haut, mais souvenez-vous qu’il se déplaçait à la vitesse du son, donc la vague quand elle a frappé la centrale l’a en fait traversée à une hauteur de 46 mètres, par dessus tous ces bâtiments.

Arnie Gundersen - Que savaient-ils, et depuis quand ? (1)

Donc quelle était la gravité ? Le secret est dans les hypothèses.

C’est la bande dessinée que je préfère au monde, et pour ceux qui ne peuvent la voir je vais la lire.

Arnie Gundersen - Que savaient-ils, et depuis quand ? (1)

C’est Dilbert… Le patron à la tête en pointe dit : “Je peux faire cette analyse de faisabilité en 2…” Ah oui… Dilbert est interrogé par le patron à la tête en pointe et il dit : “Je peux faire cette analyse de faisabilité en 2 minutes”. Puis il dit “C’est la pire idée au monde. Les chiffres ne mentent pas”. Alors le patron à la tête en pointe dit : “Mais notre PDG aime cette idée”. Et Dilbert répond : “Par chance, les hypothèses, elles, mentent.”

Donc le message est ici : quand nous évaluons ces conséquences de Fukushima Daiichi, le secret est dans les hypothèses, et c’est ce sur quoi je vais passer le reste de cette présentation.

L’hypothèse n°1 est que les confinements conservent leur intégrité.

Après tout, on les appelle confinements pour une raison : ils sont prévus pour contenir. Aucun confinement au monde n’est conçu pour supporter l’onde de choc d’une détonation. C’est une onde de choc qui se déplace plus vite que la vitesse du son. Il y a 440 réacteurs nucléaires et aucun d’entre eux ne peut supporter une onde de choc de détonation, une onde de choc qui se déplace plus vite que le son, car les ingénieurs ont pensé que ça n’arriverait pas, que ça ne pourrait pas arriver.

Eh bien, juste après que ça se soit produit, il est intéressant que Chuck Casto de la NRC – c’est un gars important, il est en charge de la région 3 de la NRC dans les bureaux de Chicago, un gars très important de la NRC – a dit ceci :  »…bien sûr, ce confinement Mark 1 est le pire des confinements que nous ayons, et si vous avez ce qu’on appelle une perte d’alimentation externe, une “station blackout”, vous allez perdre le confinement. Il n’y a pas de doutes là-dessus.”

Donc, souvenez-vous que M. Hendrie de la NRC disait en 1972 que c’était le pire confinement du monde, et voilà la Commission de Régulation du Nucléaire [NRC] qui dit la même chose, immédiatement après l’accident.

Nous savions depuis 40 ans que ce modèle Mark 1 comme à Daiichi, c’était un accident attendant de se produire.

Arnie Gundersen - Que savaient-ils, et depuis quand ? (1)

Bien, à quoi ressemble une fusion de cœur ?

Quand j’étais dans l’industrie, quelqu’un m’a donné un fragment de barre de combustible, sans combustible dedans. Et juste après l’accident, je l’ai chauffée à 2000°, voici à quoi ressemble une barre de combustible à 2000°. C’est ce qui s’est produit à l’intérieur des réacteurs à Fukushima Daiichi quand ils n’ont plus eu d’eau de refroidissement. C’est très chaud.

Ok, c’est une séquence d’images, je vais passer très rapidement.

Arnie Gundersen - Que savaient-ils, et depuis quand ? (1)

L’unité 1 de Fukushima Daiichi a déjà explosé, elle est à l’extrême gauche, puis il y a les unités 2, 3 et 4. Gardez les yeux sur l’unité 3 au milieu.

Arnie Gundersen - Que savaient-ils, et depuis quand ? (1)

Juste ici se trouve le début de quelque chose que la NRC pense ne pas pouvoir se produire : c’est l’onde de choc d’une détonation. Juste ici. Il y a le bâtiment intact. Voici le bâtiment qui explose avec la détonation. Mais ça ne peut pas arriver, donc… ne vous en souciez pas.

C’est la détonation image par image, et bien sûr nous avons tous vu la dévastation que l’onde de choc d’une détonation peut causer. Les confinements sont faits pour confiner, et ceci n’est pas supposé se produire.

La première seconde décomposée en 25 images (ce site ne fait pas partie de l’exposé d’Arnie Gundersen, mais il permet de réduire le nombre d’images de cet article)

L’hypothèse n°2, c’est la fuite de confinement.

Maintenant Dave Lochbaum s’était penché sur ce point avant même l’accident, et certainement pendant, comme Fairewinds : ce qui s’est passé à l’intérieur des réacteurs de Daiichi, c’est que la pression est devenue si élevée que les boulons qui maintenaient le confinement on commencé à s’étirer.

Arnie Gundersen - Que savaient-ils, et depuis quand ? (1)

Et des gaz chauds radioactifs et de la vapeur radioactive ont commencé à fuir, ainsi que de l’hydrogène. En plus de l’hydrogène créé dans le combustible, il y avait également une fusion en cours, et ce combustible repose maintenant sur le béton. Le béton libérait également de l’hydrogène. Nous avions donc deux sources d’hydrogène après l’accident de Daiichi : Le combustible alors qu’il causait ce qu’on appelle une réaction zirc-water, une réaction zirconium-eau. Mais nous avions aussi la fusion qui créait davantage d’hydrogène car le combustible chaud était en contact avec le béton et cela libérait de l’hydrogène également.

La NRC considère qu’un confinement fuit de 1% par jour. Dans un bâtiment, une pièce de cette taille, nous disons que… les gaz qui sont produits, cela ferait environ 1%… ce qui veut dire qu’en une centaine de jours, les gaz de cette pièce partiraient et des gaz frais les remplaceraient. Mais ce qu’a dit la NRC lors d’un appel téléphonique le 23 mars, c’est que les réacteurs de Daiichi fuyaient à 300% par jour.

Cela signifie que les gaz à Daiichi quittaient le confinement en 8 heures.

Quelle que soit la radioactivité émise par ce combustible nucléaire, elle était libérée dans l’environnement en 8 heures, car le taux de fuite du confinement était de 300% par jour. Et non pas 1% comme le suppose la NRC.

L’hypothèse n°3 ce sont les gaz nobles.

Si vous vous souvenez de la chimie au lycée – levez la main ceux qui s’en souviennent. Je ne vois pas beaucoup de mains, “oh, je m’en souviens !” – à l’extrême droite de la table périodique se trouvent les gaz nobles, des choses comme le xénon ou le krypton. On les appelle nobles car ils ne réagissent avec rien.

Le combustible nucléaire est chargé de gaz nobles, et aussi longtemps qu’il garde son intégrité, les gaz sont emprisonnés à l’intérieur. Hé bien le combustible n’a pas gardé son intégrité, et tous les gaz nobles ont été libérés. Les données indiquent qu’à Chiba il y avait du xénon qui est un gaz noble, à 400.000 fois le taux normal, immédiatement après l’accident. Et aussi que la concentration de xénon à Chiba était de 1300 Becquerels par mètre cube pendant 8 jours. Un mètre cube, c’est 3 pieds par 3 pieds par 3 pieds, et imaginez cela, dans chaque mètre cube d’air à Chiba, il y avait 1300 désintégrations, émettant de la radioactivité chaque seconde, pendant 8 jours. Qu’est-ce que ces gens respiraient ? Des gaz nobles, qui ne peuvent être mesurés maintenant, ils sont partis.

Donc je pense qu’un des problèmes ici est que le gouvernement japonais n’a aucune idée de quelle exposition les gens de Chiba ont reçu de ce nuage de gaz nobles qui ont été rejetés.

Voici des données importantes, elles viennent de sortir. Le journal Mainichi a couvert cette histoire mais ce sont en fait des données de la préfecture de Fukushima et ça ne date que d’une paire de jours.

Arnie Gundersen - Que savaient-ils, et depuis quand ? (1)

Il y a 4 détecteurs de radiations qui ont continué à fonctionner après l’accident de Daiichi. Pratiquement tous n’étaient plus alimentés, mais quelques-uns avaient une batterie, et ils n’ont découvert les données que récemment.

Le bruit de fond normal sur ces détecteurs de radioactivité était de 0,04 microsieverts.

À 5 heures du matin, juste après l’accident, la radioactivité sur les détecteurs était de 10 fois la valeur normale.

À 6 heures, 60 fois la valeur normale.

À 9 heures, 150 fois la valeur normale.

À 10 heures, 700 fois la valeur normale.

Ce que cela signifie, c’est que quelqu’un à proximité de ces détecteurs recevait  une dose annuelle en 12 heures. Puis les évents ont été ouverts. C’est donc une indication claire que les confinements fuyaient bien avant que les évents ne soient ouverts. Donc à 15 heures, les mêmes détecteurs mesuraient 30 000 fois la valeur normale. Cela signifie une dose annuelle en 10 minutes pour les gens de Chiba.

Mais il est important de réaliser que ça n’est peut-être pas le pire. Cela correspond à l’endroit où étaient les détecteurs. Mais ça ne veut pas dire que le nuage a choisi d’aller sur les détecteurs pour donner ces valeurs.

Arnie Gundersen - Que savaient-ils, et depuis quand ? (2)

C’est une diapo compliquée mais elle montre exactement de quoi je parle ici, géographiquement. Un détecteur était ici. Ici se trouve la centrale. Un détecteur se trouvait ici, voici son pic. Un autre détecteur était ici, voici son pic. Un autre ici, voilà son pic. Donc cela situe géographiquement ces données alentours.

Donc il est clair que ce nuage a tracé des méandres partout des côtés Ouest et Nord de la centrale. Avant même avant que les évents ne soient ouverts.

Arnie Gundersen - Que savaient-ils, et depuis quand ? (2)

Un des détecteurs a également continué à fonctionner et voici les pics sur ce détecteur. Il n’y a pas de corrélation entre ces pics et le moment où les dépressurisations ont eu lieu, et le moment ou les explosions se sont produites.

Il n’y a pas de corrélation, ce qui veut dire qu’un autre phénomène a dû également se produire, que les scientifiques n’ont pas encore évalué.

Hypothèse n°4 : le facteur de décontamination pour le césium.

Et je suis désolé, c’est un peu technique, mais la NRC suppose qu’après un accident nucléaire, l’eau contenue dans le tore, qui est l’anneau au bas du confinement, retient 99% du césium. C’est appelé un facteur de décontamination de 100. C’est vraiment écrit dans la loi, ils pensent que ça arrive.

Mais ils disent également que si l’eau atteint l’ébullition, il n’y a pas de facteur de décontamination, l’eau est incapable de capturer le césium.

Hé bien les données de Fukushima montrent que l’eau dans ce tore au bas du confinement a bouilli. Pourquoi a-t-elle bouilli ? Parce que ces pompes dont je parlais pour refroidir les diesels ont aussi été conçues pour refroidir le tore.

Donc nous avions de l’eau bouillante dans le tore et cela signifiait que le césium n’était pas retenu. Maintenant, alors que les Japonais essayent de reconstituer cet accident, ils prétendent que le césium a été capturé dans ce tore, mais la loi et les données montrent que cela ne pouvait être. Il n’y avait pas de dépôt de césium, pas de rétention à l’intérieur de la piscine de suppression.

Arnie Gundersen - Que savaient-ils, et depuis quand ? (2)

Comment est-ce que je sais cela ? C’est une diapo importante. C’est un peu… flou.

C’est une image infrarouge de l’unité 3. La large tache au centre de la scène est la piscine à combustible usé de l’unité 3. Et la température des gaz émanant de cette piscine est de 62°C, ce qui signifie que le combustible bouillait et se mélangeait à l’air froid, et il y avait un bain d’air chaud radioactif au dessus de la piscine à 62°C, c’est plutôt mauvais.

Mais ce qui est pire, c’est le pic que montre la photo.

TEPCO savait depuis 2 ans mais n’en a pas parlé.

Ce pic, juste ici, est exactement là où le confinement doit se trouver.

Et ce pic est à 128°C, ce qui signifie que ce n’est pas de la vapeur.

La vapeur peut atteindre plus de 100°C. Les ingénieurs parlent de « tables de vapeur ». Mais à la pression atmosphérique actuelle, quand on fait bouillir [de l’eau], la vapeur ne dépasse pas 100°C.

Ces pics sont à 128°C, ce qui veut dire que ce n’est pas de la vapeur, ça signifie que ce sont des gaz chauds radioactifs, relâchés directement du confinement. Cela veut aussi dire qu’à l’intérieur du confinement, ça n’était pas sous le point d’ébullition de l’eau, c’était au dessus du point d’ébullition. Il n’y avait pas d’eau sous forme liquide dans ce confinement. C’était le 20 Mars, 9 jours après l’accident. Le confinement relâche des gaz chauds radioactifs directement dans l’environnement. C’est positivement une preuve à mon avis.

Et TEPCO – évidemment ce sont de bons ingénieurs, et ils ont dû voir l’émission de ce pic chaud radioactif à 128°C, environ 250°[F], sur cette photo infrarouge. Donc ils savaient depuis longtemps que d’énormes quantités de césium étaient relâchées directement dans l’air, car elles n’étaient pas piégées dans l’eau de la piscine de suppression.

La dernière hypothèse, ce sont les particules chaudes.

C’est moi et Reiko, co-auteur du livre que nous avons écrit en Japonais, prenant un échantillon quand j’étais au Japon en février de l’an dernier.

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Le sol… j’ai pris 5 échantillons en 5 jours. Je suis simplement allé dans une partie pavée, une partie… Dans un cas c’était un parc pour enfants juste à côté d’une école, les gamins jouaient juste à côté de moi à lancer des cailloux comme font les enfants.  J’ai pris un sachet d’échantillons et j’ai ramené les 5 échantillons, les ai déclaré  aux douanes, ils ont été analysés par Marco Kaltofen à Worcester Polytech. Et chacun des échantillons excédait 7000 Becquerels par kilogramme.

Arnie Gundersen - Que savaient-ils, et depuis quand ? (2)

Cela signifie que dans une boite d’échantillons de deux livres, nous avions 7.000 désintégrations par secondes de césium, à Tokyo – à plus de 160 kilomètres de l’accident.

Pensez à cela, c’est comme …  vous savez … New York … Tokyo et New York sont en gros comparables pour leur importance dans leur pays, et 7.000 Becquerels par kilo est classé comme déchets radioactifs aux États Unis. Donc les gens à Tokyo marchent dans des points où il y a des déchets radioactifs. Et je n’ai pas cherché pour trouver ça, c’était juste au bord du trottoir.

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C’est une autoradiographie de filtre à air de voiture…

Ce que ça signifie… nous avons eu des gens, Fairewinds a eu des gens qui nous ont envoyé des filtres à air, et il est arrivé un colis totalement inattendu. Comme je m’approchais avec mon compteur Geiger, il a commencé à partir hors-échelle à une distance de 5 pieds [~ 1,5m]. C’était un filtre à air de voiture. Nous l’avons déposé sur une plaque à rayons X, Marco Kaltofen à fait cela à Worcester Poly. Et ce sont les marques de brûlures sur la plaque après qu’elle ait été mise dans un coffre pendant plusieurs jours.

Fukushima City [non pas Daiichi] est à droite, Tokyo est au milieu. Cela montre les particules chaudes radioactives prisonnières des filtres à air. Hé bien il y avait des gens dans ces voitures. Il y avait des enfants dans ces voitures. Si c’est dans leurs poumons…  Si c’est dans leurs filtres à air, c’est dans leurs poumons. Je pense qu’il est permis de supposer que les gens à Fukushima et les gens à Tokyo ont eu une exposition énorme à des particules chaudes directement dans leurs poumons.

Nous avons aussi demandé des chaussures d’enfants. C’est la concentration de césium dans ces chaussures. Les enfants attachent leurs chaussures. Les enfants mangent avec leurs mains. C’est dans leur estomac. C’est dans leurs intestins.

Arnie Gundersen - Que savaient-ils, et depuis quand ? (2)

J’ai pensé comparer les inventaires disponibles de radioactivité du césium par rapport à Fukushima Daiichi. On appelle cela petabecquerels ou PBecquerels et c’est tout un tas de zéros à la fin d’un nombre. [1015]. La totalité du césium disponible à Tchernobyl était de 2,9 avec 17 zéros derrière, en césium. Il y avait pratiquement 3 fois plus de césium disponible pour être relâché à Daiichi 1, 2 et 3.

Nous savons que de fait, 300 %, trois fois plus, de gaz nobles ont été relâchés par Daiichi, il ne peut y avoir de discussion à ce sujet.

Arnie Gundersen - Que savaient-ils, et depuis quand ? (2)

Maintenant, les gens se demandent combien de césium a été libéré.

Tchernobyl montre qu’environ un tiers du césium a été libéré à Tchernobyl, et les experts japonais disent que  »Oh non, il ne peut y avoir que 1 % du césium qui a été relâché, peut être 2 % du césium a été libéré à Fukushima ». Je ne pense pas que cela soit vrai. Et je ne pense pas que cela soit vrai à cause de l’image que je vous ai montrée avant, où la température dans ce réacteur était de l’ordre de – dans le confinement –  était si chaude qu’il n’y avait pas d’eau sous forme liquide pour retenir le césium. Les experts japonais croient que le césium a été retenu dans l’eau. Mais cette photo infrarouge que je vous ai montrée plus tôt montre clairement que ça ne pouvait pas se produire.

Donc j’en conclus que les gaz nobles étaient 3 fois plus nombreux qu’à Tchernobyl, et le taux de fuite du confinement était de 300 % par jour – c’est un chiffre de la NRC – et que la décontamination du césium a été de zéro. Rien n’a été filtré en sortie, nettoyé dans la piscine de suppression.

La seule bonne chose qu’il y ait eu à Fukushima, et pas à Tchernobyl, c’est que d’un côté il y avait de l’eau et souvent le vent soufflait vers la mer. Mais pour compenser cela il y avait la dernière partie de la page qui est que la densité de population au Japon est diablement pire que la population… autour du réacteur de Tchernobyl.

Et finalement il y a les rejets liquides. Je n’ai vraiment pas assez de temps pour en parler, mais ils vont continuer pendant des années et des années à venir, et nous savons déjà que les rejets liquides sont de 10 fois ceux de Tchernobyl.

Arnie Gundersen - Que savaient-ils, et depuis quand ? (2)

Tokyo regroupe 35 millions de personnes dans sa métropole. Et le Premier Ministre Kan a dit  »Notre existence en tant que nation souveraine était en danger ». Je sais déjà que j’ai pris les 5 échantillons qui montrent que des parties de Tokyo, partout dans la ville, étaient radioactives au point que nous aurions dû les envoyer dans un lieu d’entreposage de matières radioactives ici aux États-Unis. Donc je pense que le point important est   »À  quel moment les risques d’une technologie deviennent-ils inacceptables ? »

Ma conclusion est que tôt ou tard, dans tout système infaillible, les imbéciles vont prendre le pas sur les preuves !  [Les systèmes infaillibles n’existent pas]

Merci.

Fukushima – Que savaient-ils et quand ? – A. Gundersen 11.03.13 //

Transcription anglaise par Cécile Monnier

Relecture par kna, Afaz.at, Mali Lightfoot, Arnie Gundersen pour un point technique spécifique sur la vapeur au dessus ou en dessous de 100°C.

Traduction par Cécile Monnier

Relecture & édition par kna

[Cet article fait partie de la série de publications en version française d’exposés présentés en mars 2013 au symposium de New York « Les conséquences médicales et écologiques de l’accident nucléaire de Fukushima ». Avec le blog de Kna, le blog de Fukushima participe à la diffusion de ces textes de manière régulière. Merci infiniment aux traducteurs qui se sont investis dans ce grand projet. ]

Article de Kna60 sur son blog

Le Blog de Fukushima.com

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